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13 Sep

Un Cambodge sans éléphants ?

Aïravata : Est-il seulement possible d’imaginer un Cambodge sans éléphant ?

Le 27 avril dernier, la famille Clais faisait découvrir au public les efforts entamés par la fondation Aïravata pour tenter de faire revivre le temps des éléphants et sauver le pachyderme emblématique du royaume. Quatre mois après un événement plutôt réussi, l’occasion nous est donnée de faire le point avec Pierre-Yves Clais sur la suite donnée à cette belle histoire. Entretien :

CM : La soirée Aïravata à l’ambassade de France a été un succès, que s’est-il passé ensuite ?

Nous nous sommes reposés ! Ce fut un travail fort prenant, qui nous changeait radicalement de nos excursions en jungle avec les éléphants… Mais cet événement a été fructueux en termes d’image et de relations publiques, beaucoup de gens, en particulier des Cambodgiens, ont été touchés par le côté culturel et identitaire de notre démarche ainsi que par la qualité du spectacle, il faut dire que tous nos amis et partenaires ont été à la hauteur, du Bokator à la gastronomie…

“La soirée Aïravata à l’ambassade de France”

Suite à cette soirée de gala, différentes propositions nous ont été faites pour accueillir le prochain événement dans différents endroits prestigieux de la capitale, cela nous a fait chaud au cœur ! Nous n’oublions cependant pas que le soutien de Mme Eva Nguyen Binh, l’Ambassadrice de France, qui n’a pas hésité à marcher plusieurs heures en forêt avec nos éléphants pour connaître le projet, fut prépondérant pour la notoriété d’Aïravata.

CM : Vous venez d’être reçu par Sa Majesté la Reine-mère avec votre épouse, vos enfants et les membres de la fondation, parlez-nous de cet entretien.

Ce fut un moment très fort de la vie de la fondation, et je crois pouvoir dire que ce fut un événement qui marquera chacun d’entre-nous jusqu’à la fin de ses jours !

Entretien avec la la Reine-mère Norodom Monineath Sihanouk

Pensez donc, une petite fondation de rien du tout, qui lutte avec des bouts de ficelle pour une conception un peu anachronique de la défense des éléphants, car nous affirmons haut et fort que les Cambodgiens ont le droit de poursuivre leur amitié plurimillénaire avec le pachyderme, reçue et distinguée par la Reine Mère elle même, c’est approcher du Nirvana !

Sa Majesté nous est apparue très concernée par le sort de l’éléphant cambodgien, les premiers mots qu’elle nous a adressés étaient : “Je suis la Reine Mère des Cambodgiens, mais je suis aussi celle des éléphants !” Elle nous a ensuite recommandé d’être le plus gentil possible avec nos animaux, des mots que je me suis empressé de rapporter à nos cornacs !

D’emblée elle a tenu à nous mettre à l’aise, offrant à chacun de nombreux cadeaux ainsi qu’une très généreuse contribution de 20 000 dollars à la fondation !

Durant l’audience, Elle a interrogé chacun d’entre nous sur ses rapports avec les éléphants, Elle parut un peu surprise d’apprendre que chaque membre de la famille Clais, même Camille la cadette, sait et aime cornaquer les éléphants !

Un peu plus tard, Elle nous a confié sa tristesse concernant le sort des deux éléphants du Palais Royal qui ont disparu dans la tourmente consécutive au renversement du Prince Sihanouk. De fait, le lien ancien entre Khmers et éléphants fut brisé à l’occasion de la guerre civile et il appartient maintenant aux jeunes générations de tout faire pour le réparer.

La conversation a ensuite roulé sur différents sujets, Sa Majesté a évoqué feu Son époux, le Roi Père, dont la culture française était telle que le Quai d’Orsay faisait de son mieux pour appointer les diplomates les plus affûtés dans la maîtrise de notre langue !

CM : Vos éléphants sont très présents sur les réseaux sociaux, mis en scène pour des photos…etc, est-ce votre initiative ? Quel est le sens de la démarche ?

C’est l’époque qui l’exige… Il est devenu particulièrement important d’utiliser les réseaux sociaux pour promouvoir une cause, c’est ce que nous faisons, avec notre sensibilité et celle des artistes qui font le choix de nous aider.

“Marianne Clais à dos d’éléphant”

Il convient de rappeler à tous que l’éléphant n’est pas n’importe quel animal au Cambodge, il est la monture des Rois et des Dieux, l’allié qui fait gagner les batailles, le Titan qui permet de lever les blocs de pierre pour bâtir les temples, il est un animal sacré et le sens de notre démarche est de lui rendre toute sa place en luttant contre la désinformation qu’on trouve à l’envie sur internet.

“L’un des éléphants de la fondation avec son cornac”

C’est pour cela qu’il est important de rassembler les talents pour montrer au public qu’une autre conception de l’éléphant est possible, une approche respectant autant l’animal que la culture du pays ! Les artistes cambodgiens mais aussi leurs collègues étrangers y ont été sensibles ; peintres, photographes, couturiers ont répondu présent et nous sommes ouverts à absolument tous les partenariats !

CM : Quels sont vos rapports avec les autres sites proposant des activités liées aux éléphants, en particulier à Mondolkiri.

Nous avons des relations cordiales avec « Elephant Valley », qui sont des gens très sérieux et professionnels, ils nous aident chaque fois que nous avons une question ou un souci !

J’ai également de très anciennes relations d’amitié avec Olivier Piot, le fondateur des deux « Angkor Village » et de « La Compagnie des Eléphants d’Angkor », un homme qui a été particulièrement visé par des campagnes de dénonciation quand un de ses éléphants s’est écroulé mort pendant une terrible canicule il y a quelques années. Je ne sais pas bien ce qui s’est passé mais il est certain que les éléphants souffrent de la chaleur et qu’il arrive qu’ils meurent, comme nous, prématurément…

“Ikeo, un des éléphants de la fondation”

Il est cependant un fait indéniable, c’est qu’il y a plus de 20 ans, Olivier a fait un rêve, ramener les éléphants à Angkor dans le berceau de la civilisation khmère ! Il s’est élancé sans filet, en esthète passionné de culture cambodgienne, il a embauché des soigneurs, des vétérinaires, formé des cornacs, construit un superbe « kraal » pour abriter ses éléphants, il a affronté mille embûches et son rêve est finalement devenu réalité. Il a certainement fait quelques erreurs, qui n’en fait pas ?

ll n’a malheureusement pas eu l’autorisation d’exploiter les parties les plus sauvages du site d’Angkor, là où les éléphants auraient été le plus à leur aise, à l’ombre de la forêt, en foulant un sol naturel. C’est ainsi qu’ils furent tristement cantonnés au pied du Phnom Bakheng et du temple du Bayon, au milieu des voitures et des bus. Mais Olivier et son fils David, sont des battants, ils travaillent maintenant à monter un sanctuaire dans une forêt au nord de Siem Reap, un endroit idéal pour que leurs éléphants coulent une retraite bien méritée !

CM : Sur les sites existant à Mondolkiri, certains refusent de faire monter les touristes sur le dos des éléphants, vous l’acceptez, quels sont vos arguments ?

Nous l’acceptons car nous refusons le dogmatisme et la démagogie des prétendus défenseurs des animaux, porter des humains sur son dos ne fait pas de mal à l’éléphant, les vétérinaires et médecins de la fondation sont formels ! C’est un peu comme quand nous portons un sac à dos, s’il est trop chargé, si on le porte trop longtemps, oui cela peut causer des blessures, l’important est de respecter l’animal et de ne pas le faire trop travailler comme cela est le cas dans certains camps pratiquant le tourisme de masse.

“Camille et Jean”

Le problème ne vient certainement pas des balades, mais plutôt de la manière de les pratiquer et des méthodes de certains opérateurs. Les éléphants ont besoin de se dépenser, en particulier les mâles que l’inaction peut rendre dangereux, ils ont besoin d’exercer leurs muscles le plus souvent possible, c’est vital pour leur bien-être ! Personnellement, j’éprouve autant de plaisir à marcher à côté des éléphants qu’à être sur leur dos, mais on ne saurait tolérer que des mensonges éhontés colportés par des extrémistes étrangers fassent table rase d’une tradition millénaire si ancrée dans le cœur des Cambodgiens !

CM : Votre initiative semble avoir mobilisé et touché beaucoup de bonnes volontés, y compris des personnalités cambodgiennes, vous y attendiez-vous ou êtes-vous agréablement surpris ?

Dans un premier temps, nous avons cheminé seuls, tâtonné, découvert et appris beaucoup de choses, l’essentiel étant pour nous de comprendre puis de perpétuer les traditions cambodgiennes liées à l’éléphant. Nous n’avons pas eu de chance car nous avons entamé cette démarche au moment précis où cette activité avait été stigmatisée par une multitude de censeurs omniscients, un lobby assez puissant pour terroriser la majorité des voyagistes occidentaux craignant pour leur réputation…

“Scène de Mariage Traditionnel”

Il a donc fallu expliquer notre démarche, inviter les gens à venir voir que nous ne torturions pas nos bêtes et cette attitude a rapidement porté ses fruits. Les visiteurs comprennent facilement que nous sommes obligés d’attacher les éléphants au repos, sans quoi nous les retrouverions 50km plus loin au milieu de champs dévastés, ils se rendent compte également que le pic de cornac n’est pas un engin de torture mais un outil essentiel, employé uniquement à bon escient, pour éviter qu’un animal ne s’emballe et qu’il est impossible de gérer un gros mâle sans cet instrument.

Cette étape passée, la complicité homme éléphant, la majesté des animaux font le reste et touchent aisément le cœur de nos visiteurs, la passion est contagieuse !

Ensuite, l’exposition médiatique a fait le reste et après les artistes, plusieurs personnalités politiques, mais aussi des affaires nous ont rejoints et ont promis de nous aider.

Internet est aussi un formidable outil pour rencontrer à distance des sommités du monde de l’éléphant, c’est ainsi que j’ai pu faire la connaissance du Suédois Dan Koehl, l’un des meilleurs dresseurs d’éléphants au monde, plus de 40 ans passés avec les éléphants de la planète, qu’ils soient asiatiques ou africains.

Dan est un homme très entier et j’apprécie le côté bourru et foncièrement honnête du personnage, je suis sensible aussi au fait que certains « amis » des animaux le voient comme l’antéchrist parce qu’il a dans le passé travaillé dans des cirques. Dan me conseille chaque fois que j’en ai besoin, il m’a recommandé des jeunes soigneurs de talent comme Guillaume Rebis qui devrait prochainement partager son expertise au profit des éléphants cambodgiens.

Pierre-Yves Clais : l’éléphant n’est pas n’importe quel animal au Cambodge, il est la monture des Rois et des Dieux”

J’adorerais trouver les fonds pour faire venir Dan au Cambodge et l’employer à la réhabilitation de quelques éléphants devenus dangereux ! Ces animaux souffrent et méritent qu’on fasse le maximum pour qu’ils puissent mener une existence plus appropriée.

Nous essayons aussi de rencontrer les Indiens, les Sri Lankais, les Birmans… en fait tous les gens dont les connaissances et connections pourraient être utiles aux éléphants cambodgiens. Avec les Thaïlandais la coopération est déjà bien engagée et nous leur en sommes particulièrement reconnaissants !

“Camille la benjamine de la famille Clais”

CM : Quelles sont les prochaines étapes pour la fondation ?

Le plus gros challenge sera de convaincre les voyagistes de proposer nos programmes, ce sera difficile car ils sont en bute à de fortes pressions à domicile, nous avons des relations d’amitié avec certains responsables locaux, ils connaissent notre travail, mais souvent la maison mère ne veut rien entendre ; les pratiques barbares des Asiatiques, pour eux, c’est terminé !

Et qu’importe si en Occident on continue de monter des chevaux des heures durant avec un mors en acier de 15cm dans la bouche qu’un cavalier plus ou moins expérimenté (et éperonné) tire alternativement de droite et de gauche, il faut que les Occidentaux s’apitoient sur le sort de l’éléphant d’Asie, dont ils ne connaissent rien…

En attendant que ce miracle s’opère nous travaillons ; un partenariat a été mis en place avec l’école de couture MaPa Fashion Design Academy et avec le talentueux designer Don Protasio afin de promouvoir l’utilisation de tissus fabriqués par les minorités de Ratanakiri. Ceux-ci seront incorporés à des créations modernes et exposés dans des défilés de mode.

Un autre partenariat a vu le jour avec l’Ecole Française Internationale, de jeunes élèves ont participé avec leurs professeurs à la création d’une statue d’éléphanteau qui a été mise aux enchères lors de la soirée du 27 avril. Cela a permis à ces enfants d’aborder les thèmes de l’écologie et de la protection animale. Une classe verte dans la forêt de Katieng auprès des éléphants pourrait voir le jour l’année prochaine.

Nous allons prochainement acquérir quelques terrains en bord de ruisseau afin d’offrir à nos éléphants un accès facile à l’eau, nous y construirons des bâtiments pour recevoir les touristes, loger une partie de notre personnel et organiser des sessions de formation continue de nos cornacs. Nous allons aussi mettre en place une nursery d’espèces d’arbres endémiques dans l’idée de replanter certaines parties de la forêt qui ont été abîmées.

Il est par ailleurs fondamental, en collaboration avec le Ministère de l’Environnement, de clairement délimiter la forêt de Katieng avec des poteaux en béton et des chemins de terre pour empêcher le défrichage sauvage et la déforestation. Ensuite il serait judicieux d’organiser des patrouilles de Rangers composées de villageois et d’un gendarme, équipées avec les uniformes et les outils appropriés.

Et puis nous allons poursuivre notre tour du monde de l’éléphant en vue de rencontrer le plus d’acteurs possible, nous désirons en savoir plus sur les nouvelles techniques de reproduction d’éléphants et puis il n’est pas impossible que j’aille suivre un stage de deux mois en Thaïlande pour apprendre le métier de cornac.

CM : Comment voyez-vous l’avenir de l’éléphant au Cambodge, dans les pays environnants ?

Au Cambodge, sans un miracle, l’éléphant est condamné à très brève échéance !

Il ne reste plus que 69 sujets vieillissants à l’état domestique et environ 200 dans des forêts qui rétrécissent chaque jour ! La dernière naissance d’un éléphant domestique remonte à 25 ans…

Seule une coopération internationale pourrait enrayer le processus. Certains de nos voisins pourraient aider le Royaume à reconstituer un cheptel viable, il y a d’ailleurs des signes encourageants, l’Ambassade de Thaïlande au Cambodge a été particulièrement coopérative avec notre fondation, les autorités zoologiques à Bangkok nous ont reçus très chaleureusement.

Et il a récemment été possible de mettre en place un partenariat vétérinaire au profit des éléphants de Siem Reap, il faut continuer dans cette voie et approfondir les contacts avec nos autres amis et partenaires de l’ASEAN.

Je voudrais terminer par une question à vos lecteurs : Est-il seulement possible d’imaginer un Cambodge sans éléphant ?

Propos recueillis par Christophe Gargiulo

Crédit photographique : Palais Royal et Joana. G Photographie

Lien vers l’article complet de Cambodge Mag => https://cambodgemag.com/2018/08/airavata-est-il-seulement-possible-dimaginer-un-cambodge-sans-elephant.html