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20 Sep

Balades à dos d’éléphant, à qui profite le mensonge sur les tortures ?

Balades à dos d’éléphant

A qui profite le mensonge sur les tortures ?

En quelques années, les balades à dos d’éléphant sont passées d’attraction majeure vantée dans tous les guides à une pratique barbare où les pachydermes seraient soumis aux pires tortures. Des actes relayés sur les réseaux sociaux par une vidéo qui a choqué l’opinion, au point d’inciter certains tours opérateurs à les retirer de leurs circuits et les propriétaires de camps en Thaïlande à abandonner cette activité. Mais les experts sont unanimes : le public a été trompé et en aucun cas les balades ne sont une torture. Qui, alors, est à l’origine de cet « elephant bashing » ? Et dans quel but ? Gavroche a enquêté.

Aujourd’hui, se balader à dos d’éléphant lors d’un séjour en Thaïlande est mal venu. A chaque photo ou vidéo postée par des touristes sur internet, les critiques fusent, dénonçant la souffrance des pachydermes et la façon dont ils sont traités pour satisfaire l’industrie touristique. Sur les réseaux, les balades à dos d’éléphant sont accusées de tous les maux : les jeunes éléphants seraient torturés lors d’une cérémonie durant plusieurs jours pour les préparer à leur tâche, et soumis au « dacco », un bâton muni d’un crochet que le cornac utilise pour contrôler l’animal. Et ces derniers, quand ils ne sont pas en balade, passeraient le reste du temps enchaînés.

Suite à cette vindicte, les voyagistes ont pris leurs distances. Sur cinq acteurs majeurs interrogés en France, trois ont banni les balades de leurs programmes, les deux autres continuant de les proposer tout en essayant d’orienter leurs clients vers « d’autres types de visites, dans des centres où les éléphants maltraités sont recueillis, n’impliquant pas de souffrances », comme l’explique Véronique, conseillère en voyage chez Terre d’Aventures. « Nous avons banni les balades à dos d’éléphant et nous encourageons les touristes à changer leur comportement », ajoute un responsable commercial de Jet Tours, pour qui faire évoluer les mentalités est même une responsabilité.

En parallèle à ces critiques, la Thaïlande à vu fleurir un peu partout des « sanctuaires », centres ou l’on recueille des éléphants maltraités et où l’on promet aux visiteurs une rencontre respectueuse de l’animal, sans balade. En dix ans à peine, leur nombre a été multiplié par dix. Le plus grand d’entre eux, et le précurseur, l’Elephant Nature Park, a ouvert à la fin des années 90 à Chiang Maï. Il gère aujourd’hui plus de cent éléphants et a ouvert d’autres centres en Thaïlande et au Cambodge.
La province de Chiang Maï concentre le plus d’éléphants domestiques en Thaïlande. Depuis l’arrivée du tourisme de masse au début des années 80, de nombreuses agences proposent des expériences avec les éléphants. « En Thaïlande, tous les éléphants portent une puce, sont identifiés et suivis », explique Tee Waterton, 28 ans, propriétaire de Karen Cultural Tours, dont une partie de la famille est d’origine karen, une minorité qui a toujours vécu avec les éléphants. Tee a du mal à comprendre pourquoi les balades sont devenues si impopulaires aux yeux des étrangers. « La charge d’une personne sur son dos ne pose aucun problème à un éléphant qui pèse plusieurs tonnes, explique-t-il. Mais la plupart des Occidentaux préfèrent les baigner, les nourrir et marcher avec eux. Ils sont aussi beaucoup plus curieux et aiment qu’on leur explique la psychologie de l’animal, son histoire, »» etc. »

Le lien historique entre les éléphants et les Thaïlandais est très fort. Les premiers rois du Siam ont remporté de célèbres batailles avec leurs éléphants et érigé l’animal au rang royal. Jusqu’en 1916, le drapeau du Siam était rouge, avec en son centre un éléphant blanc. Au XXe siècle, les éléphants ont longtemps travaillé dans l’industrie du bois, jusqu’à l’interdiction de leur exploitation pour ce type de travail, en janvier 1989, afin de protéger les forêts de l’abattage. C’est alors vers l’industrie touristique, en plein essor, qu’ont été « réorientés » les éléphants, dont dépendent les familles de cornacs. Comme l’Elephant Rescue Park, la plupart des sanctuaires d’éléphants que compte la région sont situés à un peu moins d’une heure au nord de Chiang

Maï, sur une route longeant la rivière Mae Taeng. « Les souffrances qu’on inflige à un éléphant pour faire des balades sont inhumaines. Je ne sais pas si vous avez vu les vidéos sur internet, mais impossible pour moi de cautionner cela, s’indigne Audrey, 24 ans, une Australienne en vacances venue visiter le centre avec ses deux amies. J’ai lu que ce centre recueillait des animaux ayant été maltraités. Nous sommes venus voir des éléphants mais pas participer à leur exploitation », insiste-t-elle. Chacune a payé 2000 bahts pour la demi-journée complète, transfert inclus. Après avoir revêtu des tenues traditionnelles en coton, le propriétaire du lieu, Apichit Duangdee, livre aux visiteurs du jour des informations sur la population des éléphants domestiques et des éléphants sauvages en Thaïlande, estimant leur nombre à 4000 et 3000 respectivement, « des populations en légère augmentation sur les dernières années », précise-t-il.
Il raconte ensuite avec une émotion visible l’histoire de ses éléphants. Certains, âgés et fatigués, baladaient les touristes. D’autres figuraient dans des spectacles de cirques locaux. Il les a rachetés un par un à ses propriétaires, qui n’en voulaient plus, pour leur offrir une fin de vie plus heureuse. Lorsqu’Apichit demande à ses visiteurs du jour si les balades à dos d’éléphant sont une bonne chose, le groupe répond « non » à l’unisson. Apichit demande alors pourquoi. On lui rétorque, comme une évidence, que monter sur un éléphant le fait souffrir. Un brin taquin, et comme s’il s’attendait à cette réponse, il relance : « Pourquoi pensez-vous cela des éléphants alors que chez vous on monte bien les chevaux ? » Audrey, la jeune Australienne, lui répond : « Ce n’est pas pareil ». « C’est vrai, un cheval est beaucoup moins fort », reprend Apichit, le sourire en coin. Son numéro est rodé. Et sa démonstration implacable. Il n’obtiendra cette fois pas de réponse. Le trouble qu’il à semé chez ses visiteurs a suffi.

Chaque éléphant est accompagné de son cornac, maître et compagnon inséparable. Sans lui, pas de sortie, comme ce fut le cas ce jour-là où un éléphant manquait à l’appel, son cornac étant malade. Après les avoir nourris de bananes, vint le temps du bain. Un moment émouvant, de baignade partagée, de caresses et de jeux.

Pourtant, une fois les clients du centre partis, le propriétaire du sanctuaire tient à nuancer ses propos sur sa comparaison avec les chevaux. Apichit l’affirme de nouveau, tout comme Tee Waterton du Karen Cultural Tours avant lui : « Non, monter à dos d’éléphant n’est pas douloureux pour l’animal, ni dommageable en soi, même si l’on y ajoute un siège. Ce qui l’est, comme partout, c’est la surexploitation et les balades à l’excès. »
Si l’homme est catégorique sur la souffrance subie par les éléphants de cirques, son avis diffère complètement pour les balades. « Je ne remarque pas plus de blessures ou d’infections sur les éléphants qui font des balades que sur ceux des sanctuaires, du moins les camps qui prennent soin de leurs animaux, pas les autres, qu’on connaît, confirme le Dr. Sidittet Mahasawangkul, chef vétérinaire et directeur de l’Elephant Hospital de Lampang où sont soignés les animaux aux blessures lourdes. D’ailleurs, un éléphant qui fait des balades a généralement une alimentation un peu plus variée. Et s’il n’en fait pas trop, la marche est bonne pour sa santé. Je ne dis pas que les balades sont mieux, mais d’un point de vue médical, il n’y a pas de différence notoire. » Les vétérinaires de l’hôpital passent ainsi la plupart de leur temps à visiter les camps de la région pour le suivi médical hebdomadaire des pachydermes.

Depuis 2002, le ministère du Tourisme a édité un document très précis pour déterminer les standards que doit respecter un camp d’éléphants. Ce document, de plus de 100 pages, régit la structure du camp, son aménagement, la nourriture, la santé et les tâches que peut réaliser un éléphant. Il s’intéresse aussi à la formation des cornacs et à la gestion environnementale du camp. Un guide pratique idéal qui, dans les faits, est pourtant peu suivi. En 2016, une enquête du ministère du Tourisme thaïlandais a ainsi révélé que parmi les 150 camps inspectés, seulement dix étaient totalement en règle. Mais Il n’existe aujourd’hui aucun organisme chargé de sanctionner les centres non respectueux, pas plus qu’il n’existe de label pour distinguer avec des critères objectifs ceux de qualité. Un manque que dénonce Apichit. « Le gouvernement pourrait régler le problème en forçant tous les camps à être enregistrés légalement et en rendant obligatoire une formation pour savoir s’occuper des éléphants », dit-il. Car aujourd’hui, avec des moyens, n’importe qui peut ouvrir un camp d’éléphants. Tee, lui, reste optimiste : « Je suis sûr que le gouvernement va bientôt légiférer, car c’est un business qui prend chaque jour plus d’ampleur. »

Pour le Dr Sidittet, la mauvaise réputation des balades à dos d’éléphant aux yeux des Occidentaux est due à la confusion entre les vidéos de torture que l’on voit sur internet (le phajaan), les balades et tout le mouvement contre la cruauté envers les animaux qui s’est développé. Le phajaan est une méthode de dressage pratiquée par les Karens, marquant la séparation du jeune éléphant avec sa mère. Il est enfermé et frappé pendant plusieurs jours afin de le rendre docile et apte à travailler, notamment pour le transport du bois. C’est cette pratique qui est au centre des dénonciations des ONG. Sur internet, nombre de vidéos associent systématiquement phajaan et promenades à dos d’éléphant, à grands renfort de messages « Stop Riding » (ne montez plus). Pourtant, malgré différents montages, c’est toujours la même et seule vidéo de phajaan, non datée, qui est diffusée comme preuve. Apichit la connaît bien. « Cette vidéo a été faite dans un village Karen à Mae Cheam. Elle a été tournée par un important sanctuaire d’éléphants de Chiang Maï, affirme-t-il. Ils se sont servis de cela pour changer la vision des gens sur les éléphants et développer leur sanctuaire. »

Bien qu’Apichit ne souhaite pas révéler le nom du sanctuaire, plusieurs responsables de camps confirment que ce sanctuaire est l’Elephant Nature Park (ENP). La voix de la fondatrice de l’ENP serait reconnaissable sur la vidéo, et son nom apparaît sur certaines versions. D’ailleurs, ce sont encore ces mêmes images que l’on retrouve en préambule des visites à l’Elephant Nature Park, et qui présentent le phajaan comme systématique pour les éléphants domestiques. Or cette méthode, barbare et ancestrale, n’est aujourd’hui plus pratiquée par les centres, comme l’explique Tee. « C’est une méthode du passé ! Aujourd’hui, nous dressons les éléphants sans leur faire de mal, même si cela prend plus de temps, de un à trois mois », s’indigne-t-il. Depuis les années 1970, il existe ainsi des méthodes dites de contact protégé ou non-domination, basées sur la récompense et non la contrainte. Elles sont plus longues mais obtiennent de meilleurs résultats, et sans torture. « Si le phajaan était encore aussi répandu qu’ils le prétendent, pourquoi n’existe-t-il alors qu’un seul témoignage, cette vidéo ? Il devrait y en avoir bien plus, n’est-ce pas ? », s’interroge Apichit du Elephant Rescue Park. L’association systématique entre éléphant domestique et phajaan serait donc fausse, les méthodes « douces » étant aujourd’hui largement répandues. Malgré cela, l’image des balades continue à être associée à la torture et contribue au développement des sanctuaires. « En Thaïlande, depuis la création de l’Elephant Nature Park, le développement des sanctuaires s’est accéléré, constate le Dr Sidittet. Mais les Thaïlandais, et les Asiatiques en général, continuent à beaucoup apprécier les balades à dos d’éléphant. »

 

Une obligation de s’adapter

Face aux fausses idées qui circulent sur internet, les camps en Thaïlande ont été contraints de trouver des alternatives. « Vous savez, avant, tous les camps ici proposaient des balades. Nous nous sommes juste adaptés aux changements de comportement des touristes et aux demandes des voyagistes, concède Apichit. En réalité, on sait que les balades ne sont pas mauvaises pour l’animal. » Une fausse image renforcée volontairement par L’Elephant Nature Park, plus grand « sanctuaire éthique » de Thaïlande, comme le précise Apichit. « Ce sont eux les premiers à vouloir tout faire pour arrêter les balades et promouvoir leur modèle. Ils projettent à chaque visiteur une vidéo de torture en expliquant que c’est ce que l’on fait pour les balades, alors que ce n’est pas vrai ! Ils montrent aussi que les éléphants sont enchaînés dans les camps, alors qu’ils font exactement la même chose. Il est impossible de ne pas enchaîner un éléphant la nuit. Si on ne le fait pas, on le retrouve à 40 kilomètres le lendemain. »

D’autant que les sanctuaires s’y retrouvent financièrement, car là où un éléphant ne pouvait transporter que deux touristes, les promenades et baignades autorisent plus de participants. Et des tarifs plus élevés. Alors qu’une balade est vendue 400 bahts en moyenne, la demi journée d’immersion dans un sanctuaire coûte entre 1000 et 2000 bahts. « Oui, c’est vrai, acquiesce Tee, du Karen Cultural Tours. Mais nourrir un éléphant coûte très cher. Et ici on fait beaucoup plus que des balades, il y a un vrai échange. »

L’Elephant Nature Park aurait ainsi initié volontairement une campagne de dénigrement des balades à dos d’éléphant pour promouvoir leur modèle, vantant le bien-être des éléphants et leur liberté, alors que leurs conditions de vie (enchaînement, cornac, dacco…) ne sont pas bien différentes. Un avis confirmé par d’autres responsables de camps, à Chiang Maï, Chiang Raï, Kanchanaburi, ainsi que plusieurs spécialistes que nous avons pu interroger par téléphone. L’Elephant Nature Park est aujourd’hui une entreprise très prospère, au marketing et aux méthodes bien rodées.

Vers quel modèle ?

C’est d’ailleurs à Kanchanaburi que François Collier a ouvert il y a plus de 15 ans le Ganesha Park, sur un grand terrain en bordure de route et de rivière, à quelques kilomètres des chutes d’Erawan. Les éléphants font ici partie de la famille. Pour ce Français qui a fait carrière dans le sport automobile, le principal problème en Thaïlande est avant tout la réduction du territoire des éléphants sauvages.

La population augmente, leur espace se rétrécit et les rencontres malheureuses entre villageois et éléphants sauvages se multiplient. « Si l’on continue comme ça, les éléphants sauvages vont disparaître du pays, comme ont disparu en France les chevaux sauvages. La récente augmentation de population d’éléphants constatée ces dernières années est un trompe l’œil face à la rapide déforestation. »

Selon François Collier, les éléphants domestiques ont un rôle essentiel à jouer dans la pérennité de l’espèce. Extrêmement sociaux, ils cohabitent très bien avec l’humain. Ici, pas de maltraitance, ni de dacco.

A la place, un bout de fer arrondi, car pour lui, cet outil est « absolument nécessaire », en cas de panique notamment, pour maîtriser l’animal. Ici, pas d’approche dogmatique non plus, juste du pragmatisme et du respect. C’est ainsi que fonctionne le Ganesha Park où monter sur un éléphant est toujours possible. De préférence à cru. « L’éléphant sent à peine le poids de l’homme, c’est une évidence ! Un humain sur son dos, c’est comme pour nous un sac à dos.»

Le Français, qui confirme avoir arrêté les balades suite aux campagnes virulentes des défenseurs de l’environnement et des animaux, en veut à ces derniers, « dont le dogmatisme poussé à l’extrême est pour la plupart déconnecté de la réalité et empêche tout débat en jouant sur l’émotion suscitée par la torture, le dacco, les chaînes…»
La balade à dos d’éléphant est ainsi bien loin de provoquer chez l’animal d’horribles souffrances comme dénoncent ses détracteurs. Pis, la campagne virulente semble avoir été manipulée par quelques acteurs désirant changer leur modèle, pour des raisons économiques principalement. Ces derniers, à l’aide d’un habile marketing, ont réussi à faire basculer l’opinion publique et les principales ONG dans un « anti-baladisme » primaire, à coup d’arguments erronés et de fausses généralisations. Car tous les acteurs s’entendent sur ce point : le problème ne vient pas des balades, mais de la manière de les pratiquer et des méthodes de certains propriétaires. En l’absence de certification officielle pour les camps respectueux, et de sanctions, choisir le bon camp reste aujourd’hui très difficile.

Holden Raynaud – Gavroche Thailande

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